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Incendies de Wajdi Mouawad – Mise en scène de Stanislas Nordey – Nominé aux Molières 2009 par Angélique Lagarde

Posté par angelique lagarde le 25 octobre 2008

incendies.png

Incendies ©Brigitte Enguerand

Stanislas Nordey est nominé pour le Molière du metteur en scène. 

Incendies
De Wajdi Mouawad
Mise en scène de Stanislas Nordey

Avec Claire Ingrid Cottanceau, Raoul Fernandez, Damien Gabriac, Charline Grand, Frédéric Leidgens, Julie Moreau, Véronique Nordey, Lamya Regragui, Laurent Sauvage et Serge Tranvouez

L’indicible cri

Wajdi Mouawad a voulu nous donner à entendre le cri muet de cette femme, Nawal, celui d’une amoureuse, d’une mère, d’une fille. Ce cri est aussi celui du chaos et du sang, celui d’un pays longtemps en conflit, le Liban. Incendies en nombre, ils ravagent les âmes de ces victimes de l’absurdité. Jusqu’où l’horreur peut-elle aller ? Jusqu’à quel point les mots peuvent-ils l’exprimer ? La mise en scène de Stanislas Nordey sublime le texte et transforme le pathos en force vitale.

La pièce s’ouvre dans le bureau du notaire Hermile Lebel où les jumeaux, Jeanne et Simon s’entendent exposer les requêtes de leur défunte mère quant aux modalités de son enterrement. Elle ne veut que son nom soit gravée sur sa pierre tombale que lorsque ses enfants auront accompli une mission qui pourra la libérer enfin : partir à la recherche d’un père et d’un frère inconnus. Leurs outils sont un cahier et une blouse bleue. Pour rendre à Nawal, leur mère, les mots qu’elle a perdus, ils doivent partir à la recherche de son passé et découvrir qui était « la femme qui chante ». Qu’a bien pu lui arracher la voix, lui étrangler la gorge à jamais ? Parcours initiatique qui se transforme en récit de guerre, ce chemin les mènera jusqu’au Tribunal Pénal International, jusqu’à la vérité.

La scénographie en noir et blanc d’Emmanuel Clolus permet de rendre compte de la multiplicité des lieux par le jeu de lumières de Stéphanie Daniel. Peut-être Stanilslas Nordey a-t-il choisi ce code couleur ou plutôt ce code incolore parce qu’on ne peut pas non plus montrer ce qu’on ne peut pas dire. Les mots pourraient prendre feu comme l’exprime si bien Sawda, la compagne de route et de combat de Nawal : « J’ai vu le livre trembler dans ta main et j’ai imaginé les mots et les lettres chauffés à blanc par la colère ». Tout au long du récit, passé et présent se frôlent, mais l’habileté de la mise en scène fait qu’ils ne se rencontrent jamais. On erre avec les protagonistes, on cherche une cause à cette atroce absurdité de l’Histoire, mais on peut remonter jusqu’à la nuit des temps, on ne la décèlera pas. L’Homme la porterait-il en lui ? Alors pourquoi chercher les traces de cette douleur ? C’est la question qui réunit tous les protagonistes : « Pourquoi on fait tout ça ? pour se venger ? Non, c’est pour aimer encore avec passion (…), pour pouvoir encore faire l’amour » et peut-être aussi pour sauver la dignité des victimes.

Le metteur en scène, fils de Jean-Pierre Mocky n’a rien à envier à son père en termes de direction d’acteurs. Narwal apparaît à trois âges différents, interprétée par trois comédiennes d’une extrême justesse, et chacune avec sa sensibilité apportant un peu plus à la densité du personnage : de 14 à 19 ans, Charline Grand campe l’amoureuse, à 40 ans, au cœur du combat, Claire-Ingrid Cottenceau est la femme combative, et à 60 ans, Véronique Nordey est la femme qui devint muette de douleur. Il faudrait saluer la performance de chaque comédien avec peut-être une mention spéciale accordée à Laurent Sauvage qui nous démontre encore une fois ici sa capacité de changements de registres absolument inouïe. Notons également le décalage humoristique apporté par le notaire avec des expressions comme « On ne va pas aller jusqu’à Mathusalem ». Raoul Fernandez, déjà dirigé par Stanislas Nordey dans La puce à l’oreille de Feydeau aux côtés de Laurent Sauvage, s’était surtout fait remarquer dans Eva Peron de Copi, dans la mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo. Félicitons également Frederic Leidgens et Serge Tranvouez qui interprètent dix personnages masculins à eux deux, Lamya Regragui dans le rôle de Sawda, la compagne de route, femme dans toute sa splendeur et enfin Damien Gabriac et Julie Moreau, les bouleversants jumeaux qui sont aussi deux jolies découvertes.

L’auteur de Rêves et futur artiste associé du Festival d’Avignon 2009 signe ici la seconde partie d’une « tétralogie de la mémoire » qui débutait avec Littoral (1997), suivi de Forêts (2003), autour de la question de l’origine. S’essayant au genre de l’auto-portrait, il se présente ainsi : « Wajdi Mouawad est libanais dans son enfance, français dans sa façon de penser et québécois dans son théâtre. Voilà ce qui arrive quand on est enfant à Beyrouth, adolescent à Paris et qu’on essaie de devenir adulte à Montréal ». Et c’est probablement encore lui qui parle à travers Narwal lorsqu’elle confie : « Je ne te raconte pas une histoire, je te raconte une douleur tombée à mes pieds ». Pour résumer cette fresque, Stanislas Nordey a su trouver les mots : « Le théâtre de Wajdi Mouawad est un théâtre de l’intime aux formes épiques ».

Angélique Lagarde

Jusqu’au 2 novembre
Théâtre National de la Colline
15, rue Malte-Brun
75020 Paris
Métro Gambetta
Réservations :01 44 62 52 52
Site : www.colline.fr

Débat autour du spectacle le jeudi 30 octobre 2008 à 18h30, Liban, une guerre indicible, en présence de Wajdi Mouawad et Stanislas Nordey.

En partenariat avec Le Monde diplomatique et Le Magazine littéraire
Institut du Monde Arabe
entrée libre sur réservation
au 01 44 62 52 00 ou à l’adresse contactez-nous@colline.fr

Auditorium de l’IMA 1, rue des Fossés Saint-Bernard, Place Mohammed V – Paris 5e www.imarabe.org

En écho : Beyrouth Adrénaline : http://kourandart.com/2008/07/22/beyrouth-adrenaline/#more-10 et Le jour où Nina Simone a cessé de chanter : http://kourandart.com/2008/10/06/le-jour-ou-nina-simone-a-cesse-de-chanter/#more-12

 

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