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Pour en finir avec Bérénice de Faustin Linyekula au Festival d’Avignon par Irène Sadowska Guillon

Posté par angelique lagarde le 14 juillet 2010

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Pour en finir avec Bérénice © Agathe Poupeney

Pour en finir avec Bérénice
Création de Faustin Linyekula

Avec Innocent Bolunda, Madeleine Bomendje BIAC, Daddy Kamono Moanda, Joseph Pitshou Kikukama, Véronique Aka Kwadeba , Pasco Losanganya PIE XIII et Faustin Linyekula.
Création mai 2010 au Quai d’angers dans le cadre du festival Jours Etranges – Tournée au Congo
Festival d’Avignon au Cloître des Carmes du 17 au 24 juillet à 22h

Post-colonialisme en alexandrins

Après sa mise en scène de Bérénice de Racine au Studio Théâtre de la Comédie Française en mars 2009, Faustin Linyekula, danseur et chorégraphe congolais, crée avec sa compagnie de jeunes danseurs comédiens Pour en finir avec Bérénice, une version subversive, post-colonialiste, de la pièce vue depuis le territoire africain. Il l’articule sur les notions d’altérité, d’étrangeté et d’identité schizophrénique, étrangère à elle-même, du Congo marqué par les résidus du colonialisme.

Sur le plateau nu, côté jardin une échelle suspendue, au fond une longue table et six chaises en bois, côté cour une bâche entassée, un micro sur pied, au sol, par endroits, de la poudre de café de teinte rouge et des pierres avec lesquelles par moments les acteurs frappent le rythme. Nous sommes au Congo en 2010, à Kisangani, où une compagnie de théâtre, Faustin Linyekula et ses six comédiens danseurs, trois hommes et trois femmes, revisitent Bérénice. Ils mettent ce chef-d’œuvre racinien, symbole de la pureté de la langue et de la culture française, vestige de leur passé colonial, en résonance avec les questions de l’identité, du nom, de l’exclusion, dans la réalité du Congo d’aujourd’hui et interrogent cette langue étrange et étrangère que 80 % des Congolais ne maîtrisent pas et qui pourtant régit la vie publique du pays.

Le théâtre, la tentative des jeunes comédiens de s’approprier les scènes « d’un livre abandonné auquel il manque des pages », le vers racinien et la tragédie de cette reine étrangère, rejetée par Rome, devient une métaphore de la société congolaise écartelée entre le présent et une histoire qui ne lui appartient pas. Faustin Linyekula inscrit la pièce dans la perspective des dernières années du colonialisme et de 50 ans d’indépendance, évoqués au début du spectacle à la fois par l’histoire imaginée à partir de faits réels, d’un professeur de français qui, à la fin des années 1950, entreprend de monter Bérénice dans une école pour les Blancs et par le discours du 30 juin 1960 de Patrice Lumumba, premier Président du Congo Indépendant.

Sur scène, les acteurs en habits contemporains, chemisettes, pantalons, robes, s’affrontent au vers racinien, la forme la plus raffinée et la plus pure de la langue française qu’ils maîtrisent de façon inégale. Les perruques et les masques blancs que les acteurs mettent pour jouer des extraits de Bérénice, amplifient l’étrangeté, déformant en outre la locution. L’artifice du verbe surgit dans le quotidien congolais ; les alexandrins apparaissent tels les reliques d’une histoire et d’une culture dans lesquelles on a du mal à se reconnaître.

Ces fragments de Bérénice, dont les personnages sont pris en charge par différents acteurs, se mêlent avec des extraits de reportages, d’enquêtes, des commentaires et des réflexions des comédiens sur la pièce, sur la langue, sur le sens de cette tragédie, sur le théâtre à faire dans la réalité disloquée de leur pays où la parole, de plus en plus bridée, ne circule pas. Pas de revendications ni d’accusations dans le spectacle mais une interrogation sur le paradoxe de l’identité congolaise, de ce qui la rend étrangère à elle-même, du sens, de la présence et du pouvoir exercé par la langue française. Que signifie être Congolais aujourd’hui, qu’est-ce qui fait de nous des étrangers ? La notion même de tragédie questionne : « peut-on en monter une dans un pays qui est en soi une tragédie ? ».

Faustin Linyekula inscrit la matière textuelle du spectacle dans une partition de mouvements ralentis et accélérés, de moments parfois statiques qui s’animent et se déploient dans l’espace comme une sorte de chorégraphie. Dans sa mise en scène d’une extrême rigueur et simplicité, sans effets inutiles, il prend de la distance avec à la fois tous les clichés du théâtre classique, contraint dans la métrique, dans la profération, et ceux de la scène africaine, exubérante, très expressive et débordant d’énergie.

On est dans une sorte de « théâtre – danse – performance » qui, sans renier l’héritage franco – africain, réinvente sa propre identité dans la réalité congolaise d’aujourd’hui. Le français s’émaille ici des langues du Congo. S’appliquant à articuler les vers, à en rendre le sens, les acteurs s’écartent du ton de la tragédie, de l’artifice du rythme de l’alexandrin qui devient plus naturel, plus proche de nous.

Le spectacle s’achève par la citation du discours de Stuart Hall sur la décolonisation, sur les traces profondes de l’histoire et de la mémoire partagée, laissées par les colonisateurs dont ils voient aujourd’hui les retombées chez eux avec la fin du cycle du voyage colonial. Pour en finir avec Bérénice n’est ni un rejet, ni une attaque, mais une sorte de rituel sacrificiel, d’exorcisme de l’aliénation identitaire, de la colonisation intégrée au plus profond des Congolais.

Irène Sadowska Guillon

Festival d’Avignon – Cloître des Carmes
Place des Carmes
84 000 Avignon (intra-muros)

 

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