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La cuisine d’Elvis de Lee Hall au Théâtre du Lucernaire par Irène Sadowska Guillon

Posté par angelique lagarde le 15 juillet 2010

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La cuisine d’Elvis © Pierre Rigae

La cuisine d’Elvis
De Lee Hall

Traduit de l’anglais par Frédérique Revuz et Louis Charles Sirjacq
Mise en scène Régis Mardon
Avec Anne Puisais, Benoît Thévenoz, Laurence Porteil et Éric Desré.
Au Théâtre du Lucernaire depuis le 14 juillet 2010 à 18 h 30
Le texte de la pièce est publié aux Éditions de l’Arche

Un cruel festin

La cuisine d’Elvis est une comédie drôle et cruelle où le drame affleure sans cesse. L’écriture concise, en séquences rapides, de l’auteur britannique Lee Hall, s’incarne avec justesse dans la mise en scène vive et parfaitement rythmée, allant à l’essentiel, de Régis Mardon.

On pénètre dans l’intimité d’un huis clos familial, dans les secrets de la cuisine d’un trio : une mère anorexique, alcoolique et portée sur le sexe, la fille, vierge, effacée et boulimique et le père dans un fauteuil roulant, paralysé, réduit à l’état de légume, qui se prend pour Elvis, le King. L’apparition de Stuart, bel homme musclé, fait exploser l’improbable consensus de la vie de famille.

On se souvient encore de Face de cuiller de Lee Hall, scénariste et auteur de théâtre, créée en 2006 par Michel Didym au Théâtre de la Ville à Paris avec l’inoubliable Romane Bohringer à l’affiche.  Voici, dans un tout autre registre, sa pièce écrite en 1999 La cuisine d’Elvis, dont la trame elliptique, quasi cinématographique, est en totale adéquation avec la mise en scène épurée de Régis Mardon, cinéaste et metteur en scène de théâtre. Le décor est ramené à l’essentiel, avec quelques éléments : une toile peinte au fond, un petit meuble représentant le frigo, une cuisinière, au centre une table en formica et trois chaises, figure la cuisine où, autour de la nourriture, se concentre la vie familiale.

La mère, professeur, encore belle, provocante, anorexique, obsédée par les calories pour rester mince et plaire aux hommes, fuit dans l’alcool et dans les conquêtes sexuelles les frustrations de sa vie désastreuse. À l’opposé sa fille, vierge sage, entre l’extravagance de sa mère et l’existence végétative de son père, compense sa solitude en cuisinant des petits plats et en les dévorant avec boulimie. Toutes les deux sont traumatisées par l’accident du père, forme humaine réduite à ses fonctions physiologiques, clouée dans un fauteuil roulant, vêtue à la Elvis Presley : pantalon et blouson blancs avec des incrustations et coiffé d’une banane. La mère, en robe moulante, très sexy, veut encore profiter de la vie, tandis que la fille, vêtue de façon quelconque, sans attraits, se sacrifie en s’occupant de son père, incapable de la moindre réaction, réduit au rôle de voyeur. Corps inerte, l’homme s’évade par l’esprit dans le fantasme, s’imaginant être Elvis, le King, icône masculine déchue comme lui. Tous les trois ont franchi la ligne et sont dans l’excès et dans la compensation du vide. L’irruption de Stuart, superviseur de gâteaux industriels, beau et viril, ramené à la maison par la mère, brise le status quo fragile du foyer.

Sans un brin de psychologie, avec un sens aigu du suspense et de l’humour noir, Lee Hall trace les rapports de rivalité, de séduction, d’affection, de violence et de perversion entre les personnages. Régis Mardon construit sur scène une dramaturgie limpide, impeccablement rythmée, en brefs tableaux titrés qui s’enchaînent instantanément, glissant l’un dans l’autre. Une grande maîtrise du parti pris du réalisme jamais appuyé, souvent esquissé ou suggéré. Pas de démonstration de violence complaisante, quelques gestes ou signes suffisent. Des effets d’éclairages et des citations de grands tubes d’Elvis Presley (Are you lonesome tonight, Love me tender, Blue suede shoes, etc…) nous projettent dans l’univers fantasmatique du père.

Lee Hall offre ici une belle partition pour un quatuor d’acteurs : des individus ni mauvais ni bons, profondément blessés, amenés à l’extrême, qui ne renoncent pas, décidés à jouir à fond de la vie qui leur reste. Les interprètes incarnent les personnages avec conviction, ressortent leurs ambiguïtés mais parfois manquent de souplesse. Les deux comédiennes ont un jeu plus nuancé, plus prenant. Une occasion à ne pas rater pour découvrir un auteur et une pièce qui abordent la misère des rapports humains en les creusant en profondeur, avec humour et intelligence, loin du ton compassionnel.

Irène Sadowska Guillon

Théâtre du Lucernaire
53 rue Notre-Dame des champs
75006 Paris
Réservations au 01 45 44 57 34
Site : www.lucernaire.fr

 

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