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La grande et fabuleuse histoire du commerce de Joël Pommerat en tournée par Irène Sadowska Guillon

Posté par angelique lagarde le 13 janvier 2012

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La grande et fabuleuse histoire du commerce © Elizabeth Carecchio

La grande et fabuleuse histoire du commerce
De et mis en scène par Joël Pommerat
Scénographie et lumière d’Eric Soyer
Avec Hervé Blanc, Patrick Bebi, Eric Forterre, Ludovic Molière et Jean-Claude Perrin.
En tournée, création présentée du 12 au 15 décembre 2011 à la Comédie de Béthune

Dans la jungle du marché

Après une série de pièces explorant les zones profondes, sombres des désirs, des hantises, des fantasmes qui habitent les êtres dans le microcosme familial, Joël Pommerat étend dans ses pièces plus récentes son champ d’exploration de l’être humain d’une part en puisant dans la matière archétypale des contes et des mythes (Cendrillon) et d’autre part dans la réalité des rapports sociaux, du travail (Ma chambre froide). Le rapport de commerce qui peut être entendu à la fois au sens d’échange spirituel, affectif et de vente de produits, est au centre de sa dernière création La grande et fabuleuse histoire du commerce. Il y prend pour point de mire un groupe de vendeurs dans les années 1960 et à l’époque actuelle, en interrogeant dans cette traversée de plus de 40 ans, l’évolution des rapports de travail, de force, de séduction, des liens affectifs et humains entre les vendeurs et face aux clients dans les stratégies de vente dans une société découvrant la consommation et dans la nôtre gouvernée par le capital.

On n’est guère ici dans la gesticulation démonstrative et vaine de ce que chacun sait, Joël Pommerat saisit dans le système, avec acuité et souvent humour et ironie, les stratégies de survie, les motifs profonds qui nous y attachent ou nous en délient. Il propose une belle mise en scène sobre, allant à l’essentiel, servie par d’excellents acteurs qui arrivent à percer le réel de surface en y intégrant ces zones sensibles, invisibles des êtres.

Au-delà des cas particuliers d’autisme ou de misanthropie aiguë, l’être humain est porté tout naturellement à établir un lien de commerce, affectif, spirituel, mystique même, un besoin de donner et de recevoir. Sur le plan matériel, social, la relation d’échange, de vente, est une nécessité, une condition de survie mais aussi une source de profit, de richesse. Depuis que Dieu est mort et la religion déclarée l’opium du peuple, l’économie, le capital, le marché ont pris leur place avec la Bourse pour temple et « toujours plus » produire, vendre, gagner, consommer pour seule prière et rite. Que sont devenus les aventuriers de la société de consommation, du marché, naissante suscitant il y a quelques décennies la crainte de certains, la fascination et l’adhésion de beaucoup d’autres ? Il y a toujours des loosers, des winners, des survivants, tout est à vendre et à acheter dans notre société où le système est en accélération permanente, la performance fait la loi, l’argent et le produit se virtualisant.

L’univers que Joël Pommerat met en scène est essentiellement masculin : les femmes y étant encore pour la plupart consommatrices ou objets de consommation. Des hommes ordinaires, ni vraiment winners, ni loosers, des surnageants censés être virils, résistants, forts, performants. Années 1960, début 1970. Une société qui prend un tournant. Une chambre d’hôtel conventionnelle : un lit, une chaise, un fauteuil, une télé qui diffuse à un moment des images de Mai 68, un lieu de passage, pareil partout, qu’on verra tourner à 90° d’un côté ou de l’autre, comme si on changeait de chambre ou d’hôtel.

Cinq hommes, des commerciaux, s’y réunissent le soir, après la journée de travail pour faire le point des ventes. Frank, le neveu de Michel, chef du groupe, vient de rejoindre les quatre vendeurs expérimentés et dynamiques qui ont atteint leurs meilleures ventes l’année passée. Il a besoin d’argent pour combler le rêve d’un bel appartement de sa fiancée. Novice dans le métier, trouvant sans intérêt de vendre des pistolets d’alarme, Frank cadre mal avec l’esprit de l’équipe, multiplie les maladresses, fait rater des affaires. Sur le point d’être viré il s’écroule apprenant que sa fiancée l’a quitté. On le retrouve un peu plus tard devenu le meilleur vendeur dans l’équipe, s’imposant et donnant sur un ton insolent des leçons à ses camarades qui ratent leurs ventes.

Sans chercher à reproduire la réalité du quotidien des vendeurs Joël Pommerat en saisit quelques signes dans des images percutantes et souvent comiques : ainsi, par exemple, les vendeurs jouant les diverses situations de vente pour apprendre à Frank comment affronter le client, le convaincre, le séduire, gagner sa confiance, créer le désir du produit. Avec un art consommé de l’écriture scénique, il condense dans de brèves séquences le quotidien des vendeurs, leurs méthodes de travail, les rapports entre eux, leurs failles, leurs doutes, la difficulté de concilier ce métier avec la vie affective, l’esprit du collectif solidaire et l’ambition personnelle…

L’époque actuelle, années 2000, en deuxième partie, chambre d’hôtel, mobilier moderne type, la télé diffuse des images d’aujourd’hui. Frank reçoit quatre hommes en fin de parcours, en chômage après avoir fait toutes sortes de métiers et novices dans la vente. Il les a choisis précisément car leur manque d’expérience les obligera à inventer, improviser, à s’investir davantage dans la vente du produit, à savoir Le recueil de tous vos droits sociaux. On est dans une variation sur la scène initiale de la première partie avec cette fois Frank qui tient les rênes, stimule et tente de motiver les débutants qui n’arrivent pas à vendre. Il reprend les leitmotivs du discours de vente : confiance, générosité, service rendu, complicité avec le client, dans lequel se glissent des injonctions plus actuelles comme la responsabilité individuelle. Vous n’êtes pas des assistés, compétitivité, obligation de résultat. Face aux difficultés, compétitivité oblige, plus de solidarité, plus d’esprit d’équipe, le chacun pour soi l’emporte. Les gains ne se partagent pas.

A travers la violence des rapports, la compétition entre les vendeurs, l’indifférence à l’autre, que l’on voit croître d’une époque à l’autre, on perçoit une société qui se transforme en un immense marché et les relations humaines en transactions où l’égoïsme gagne et où l’avenir appartient au plus performant. Peut-être que la solidarité, la compassion, comme dans la scène finale, n’appartiennent plus qu’à ceux qui ont échoué ?

Joël Pommerat crée mise en scène d’une grande fluidité dans l’enchaînement des séquences, avec un temps à peine marqué entre les deux époques, servie magnifiquement par les éclairages très soignés d’Eric Soyer et le jeu naturel, sensible, sans effets inutiles, des acteurs qui créent des personnages à la fois complexes, authentiques et emblématiques.

Irène Sadowska Guillon

Tournée 2012 :

Belfort, Le Granit, les 12 et 13 janvier
Bordeaux, Théâtre National de Bordeaux, du 18 au 21 janvier
Saint Valéry en Caux, Le Rayon Vert, les 27 et 28 janvier
Limoges, Théâtre de l’Union, du 1er au 3 février
Evreux, Scène Nationale, les 9 et 10 février
Douai, L’Hippodrome, les 21 et 22 février
Alès, Le Cratère, du 1er au 3 mars
Arles, Théâtre du Pays d’Arles, les 12 et 13 avril
Aix en Provence, Théâtre du Jeu de Paume, du 17 au 20 avril
Tarbes, Scène Nationale de Foix et de l’Ariège, les 24 et 25 avril
Amiens, Maison de la Culture, les 3 et 4 mai

Le texte de la pièce paraîtra en mars 2012 aux Editions Actes Sud Papiers.

 

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