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L’opéra du Dragon de Heiner Müller – Mise en scène de Johanny Bert au TGP par Irène Sadowska Guillon

Posté par angelique lagarde le 14 février 2012

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L’opéra du Dragon
De Heiner Müller
Traduction de Renate et Maurice Taszman
Mise en scène de Johanny Bert
Scénographie de Kristelle Paré et Carl Simonetti
Formes marionettiques de Judith Dubois
Création musicale et interprétation par Thomas Quinart
Avec Maïa Le Fourn, Pierre-Yves Bernard, Johanny Bert et Christophe Noël.
Au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 19 février 2012

Ce Dragon qui vous veut du bien

« Les hommes sont-ils faits pour la liberté ? Ont-ils le courage de s’émanciper des régimes totalitaires ? » Voici des questions fondamentales posées par Heiner Müller dans L’opéra du Dragon, fable poétique et politique, inspirée par Le Dragon de Schwartz, qu’il écrit en 1968 à partir de sa propre expérience du totalitarisme. Un conte sur un terrible Dragon qui sauve et asservi un pays et qui, combattu et tué par l’héroïque Lancelot, ne cesse de se régénérer, telle une hydre, réapparaissant toujours jusqu’à aujourd’hui sous de multiples formes.

Des dragons en format réduit sous le masque d’un homme providentiel surgissent démocratiquement, acclamés par le peuple qui s’accommode de l’oppression, prend le parti de la servitude volontaire, les uns et les autres y trouvant leur profit. Jusqu’à ce qu’un Lancelot ne vienne défier et tuer, au prix de sa vie, le Dragon qui ne tarde pas à ressurgir, métamorphosé en homme de la situation. Et ainsi de suite…

Le pragmatisme doublé de faiblesse et de lâcheté l’emporte, la vie est courte, la liberté se paye cher, on se contente donc du moindre mal. Johanny Bert, directeur depuis le 1er janvier 2012 du CDN Le Festin à Montluçon, met en scène le conte d’Heiner Müller en conservant sa dimension mythique, métaphorique et intemporelle. De sorte que l’histoire racontée devient emblématique de diverses formes de manifestations de l’oppression dragonnesque passées et actuelles. Son spectacle repose les questions essentielles de l’oppression politique, de la liberté et de la servitude volontaire, de la place de l’utopie dans nos sociétés et de la réalité du projet d’assurer le bonheur collectif. Il relève avec intelligence et sensibilité la poésie, l’humour, la cruauté et la portée politique du conte müllerien en traduisant cet univers à multiples résonances où le réel et le merveilleux se mêlent, dans un langage scénique polyphonique qui lui est propre, d’interaction permanente entre la partition textuelle, musicale et visuelle.

Il était une fois un Dragon qui sauva un pays du choléra en faisant bouillir de l’eau. Le pays reconnaissant se soumet à l’autorité du Dragon qui se révèle un dictateur cruel et manipulateur, exigeant en plus qu’on lui offre chaque année une jeune vierge qu’il épouse et tue la nuit des noces. Tout le monde le craint, personne n’ose s’y opposer, beaucoup y trouvent leur compte, y compris le grand archiviste dont la fille, Elsa, est choisie pour être sacrifiée au Dragon. C’est alors qu’arrive Lancelot, héros rebelle, qui s’éprend d’Elsa et décide de tuer le Dragon. Mais contrairement à la fin habituelle des contes, chez Heiner Müller pas de happy end. La victoire n’est que provisoire et le peuple qui la fête voit réapparaître le Dragon sous une nouvelle forme. Et ainsi da capo al fine. Le combat de Lancelot et du Dragon recommence à l’infini.

Dans sa mise en scène, Johanny Bert réussit une totale adéquation entre son langage scénique original, personnel et la langue lapidaire, poétique, le contenu philosophique et politique du conte de Heiner Müller. Un langage scénique basé sur le rapport entre l’acteur et la forme marionnettique, cette dernière devenant un instrument de jeu, une prothèse ou un prolongement du corps du premier, et une dramaturgie particulière constituée sur le plateau par le texte, la musique, l’image et le jeu. Au centre du plateau, une longue table recouverte d’un drap noir, aire de jeu pour les acteurs manipulant des formes marionnettiques. Des deux côtés du plateau des échafaudages avec en dessous les accessoires du jeu. Au fond une toile plus ou moins transparente à travers laquelle on aperçoit par moments comme une salle de palais avec des fenêtres grillagées.  Côté jardin, la récitante accompagne l’action, prend en charge le texte et interprète toutes les voix des personnages : Dragon, bourgmestre, Elsa, Lancelot… Côté cour un musicien multiinstrumentiste qui, mêlant des instruments classiques et nouveaux, inventés par lui, crée un univers sonore, dialogue avec le texte, interagit avec l’action.

Trois acteurs manipulent à vue les marionnettes, constituées d’une tête et d’un tissu figurant le corps, représentant les citoyens anonymes, la foule. Les marionnettes des protagonistes principaux ont des figures individualisées. Seul Lancelot a un corps complet. Tout se fait à vue et de façon artisanale y compris la création électroacoustique et les projections, images burlesques des acteurs fabriquées avec une petite caméra à main.

A travers cette dramaturgie polyphonique se fabricant à vue, conjonction d’éléments anciens et modernes, du vivant et de l’inanimé, Johanny Bert réussit remarquablement à transcrire sur scène à la fois la dimension mythique, historique et actuelle du conte. Le mouvement dialectique de l’histoire et sa fabrication collective, dans un affrontement de geste révolutionnaire et des tyrannies oppressives qui se perpétuent. Il y a de   et de l’extraordinaire impact dans les images et les actions scéniques qui donnent à voir le texte, lui imprimant une force inouïe.

On est ébloui par la perfection de la synchronisation du jeu des trois acteurs, dont Johanny Bert, manipulant les marionnettes, intervenant vocalement dans les parties de la foule, de la récitante interprétant les voix des personnages et de la partition sonore, chaque partie prenant à certains moments l’initiative du récit et du mouvement dramatique. Un travail théâtral d’excellence qui restitue l’intensité du texte de Heiner Müller, l’acuité et la lucidité de son regard sur le monde.

Irène Sadowska Guillon

Théâtre Gérard Philipe
59 Bd Jules Guesde
93200 Saint-Denis
Réservation au 01 48 13 70 00

Le texte de la pièce est publié aux Éditions Théâtrales

 

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