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Poétique du drame moderne de Henrik Ibsen à Bernard Marie Koltès de Jean-Pierre Sarrazac aux Editions du Seuil par Irène Sadowska Guillon

Posté par angelique lagarde le 19 novembre 2012

Poétique du drame moderne de Henrik Ibsen à Bernard Marie Koltès de Jean-Pierre Sarrazac aux Editions du Seuil par Irène Sadowska Guillon dans Rendez-Vous Litteraires sarrazac-poetique-du-drame-moderne-204x300

Poétique du drame moderne
De Henrik Ibsen à Bernard Marie Koltès
De Jean-Pierre Sarrazac
Aux Editions du Seuil
Collection Poétique

Le drame est mort ? Vive le drame !

On avait dit qu’après Auschwitz et Hiroshima on ne pouvait plus écrire de théâtre et que Beckett avait asséné au drame un coup de grâce. Pourtant tandis qu’on déplore la mort du drame et qu’on salue l’avènement du théâtre post dramatique, le drame moderne prospère sous de nouvelles formes. Prenant le contre-pied du constat de décadence du drame par Lukacs, de son obsolescence par Hans-Thies Lehmann ou de sa mort par Adorno, Jean-Pierre Sarrazac fait dans La poétique du drame moderne le point de ses recherches menées depuis de nombreuses années, sur les nouveaux paradigmes de la forme dramatique qui, étant apparue dans les années 1880, se perpétue jusqu’aux dramaturgies immédiatement contemporaines. Ainsi établit-il un pont entre les premières pièces de la modernité du théâtre, celles d’Ibsen, de Strinberg, de Tchekhov et celles des auteurs plus proches de nous comme Heiner Müller, Bernard Marie Koltès ou encore Sarah Kane et Jon Fosse.

Jean-Pierre Sarrazac met au jour la dimension rapsodique du drame moderne, sa forme extrêmement ouverte, libre, hétérogène, tissage de modes dramatique, épique et lyrique. Ce drame dont le texte est inextricablement lié à son devenir scénique a encore de beaux et longs jours devant lui.

Qu’est-ce qu’une forme dramatique ouverte ? Jean-Pierre Sarrazac situe son avènement dans les dernières décennies du XIXe siècle, en se référant à la formule pirandellienne de « pièce à faire » qui renvoie à la scène, car ce n’est que sur le plateau que le drame peut avoir lieu. Il situe sa recherche par rapport à diverses théories prophétisant ou constatant la mort du drame, à commencer par celle de Peter Szondi, la plus optimiste, qui concluait sa réflexion : « l’histoire de la littérature dramatique moderne n’a pas de dernier acte ; le rideau n’est pas encore tombé. » Si la pensée de Szondi a inspiré la recherche de Sarrazac il n’est pas moins critique à l’égard de la vision théologique szondienne de la résolution de la crise du drame. Il réfute la position de Hans Thies Lehmann qui déclarant la mort du drame et instaurant la notion du post dramatique se place ainsi dans la lignée d’Adorno pour qui Fin de partie de Beckett sonne le glas de la forme dramatique. Il réfute aussi les idées de Lukacs qui considère qu’il existe des périodes favorables et défavorables pour le drame.

Jean-Pierre Sarrazac pointe l’inadéquation fondamentale de la forme et du contenu qui engendre le principe du désordre depuis la fin du XIXème siècle. Il cite à cet égard Beckett « la forme et le désordre demeurant séparés, celui-ci ne se réduit pas à celle-là. C’est pourquoi la forme elle-même devient une préoccupation parce qu’elle existe en tant que problème indépendant de la matière qu’elle accommode. (…) Trouver une forme qui accommode le gâchis (le désordre) telle est actuellement la tâche de l’artiste ». Sarrazac cite aussi l’affirmation plus radicale encore de Heiner Müller : « un drame est ce que j’appelle un drame ».

Nous sommes dans l’ère de l’art rapsodique combinant mimesis et diégesis, dans l’ère du drame en permanente réinvention de sa forme et de la fonction du texte. Ainsi par exemple la pratique du théâtre récit en France, la notion de texte matériau suppléant celle du théâtre en Allemagne, le montage de textes non dramatiques, le montage de citations de diverses provenances : romanesque, philosophique, documentaire, enfin l’apparition de l’appellation de l’écrivain de théâtre ou de plateau suppléant celle d’auteur dramatique.

Même si dans le passé le drame s’aventurait parfois dans le domaine poétique (Faust de Goethe par exemple) aujourd’hui la frontière entre le drame et le non drame est totalement perméable. La forme dramatique ne cesse de dépasser ses frontières. Il s’agit non pas de dépassement au sens hegelo  marxiste mais de débordement. De sorte que le drame moderne (drame de la modernité) est extensif au drame contemporain et immédiatement contemporain. Le changement des paradigmes s’était produit avec Ibsen, Strinberg, Tchekhov, Pirandello, Brecht. Pirandello affirme « la nécessité esthétique et philosophique de casser le drame et la forme dramatique ».

Jean-Pierre Sarrazac analyse la démarche pirandellienne dans Six personnages en quête d’auteur et dans d’autres pièces. Il aborde en se référant à des œuvres entre autres de Maeterlinck, Strinberg ou Daniel Danis, les divers aspects de la subversion par le drame moderne et contemporain des critères aristotéliciens comme l’ordre, l’étendue, la complétude. Des questions de dramatisation, de rétrospection, d’anticipation, etc. constituent la matière du Ier chapitre. Sarrazac ancre toujours sa réflexion théorique sur les diverses caractéristiques du drame moderne dans des citations, parfois très longues, prélevées dans plus de 120 pièces d’une cinquantaine d’auteurs.

Dans le deuxième chapitre Drame de la vie, suivi de Drame de la vie, des exemples, il traite entre autres de la relation entre l’individu et la société qui devient prépondérante par rapport à la relation interpersonnelle, allant jusqu’à l’affranchissement complet de la forme dramatique par exemple dans le théâtre documentaire de Piscator. Il aborde également la question du tragique moderne qui n’est plus transcendant mais immanent, les divers types de dramaturgie politique (Brecht, Horvath, Kroetz…), du nouveau paradigme temporel, du drame à stations et du personnage itinérant (chez Ibsen, Strinberg, Koltès, Botho Strauss), ou encore de la chronique épique, apparentés au drame à station.

Les divers aspects de la mutation de la notion de personnage sont abordés dans le chapitre L’impersonnage et Un nouveau partage des voix : la personne des acteurs suppléant le personnage (chez Rodrigo Garcia), le personnage sans caractère, le personnage neutre, diverses déclinaisons de l’absence du personnage (l’absence de caractère, d’identité…), diverses formes de choralité (chez Brecht, Claudel, Kateb Yacine…).

Jean-Pierre Sarrazac conclut l’ouvrage par un certain nombre de constats : l’émancipation constante d’une forme dramatique des contraintes du drame dans la vie, le drame se développe hors de ses propres limites par croisements et hybridations successives, l’absence de l’organicité du corps du drame, le drame est en constante perte d’identité se rendant étranger à lui-même. Il propose de substituer à la conception fixiste du drame une conception évolutive.

Un ouvrage d’une extraordinaire richesse, témoignant de l’immense érudition de son auteur et de sa capacité exceptionnelle à aborder des problématiques complexes avec clarté, évitant l’écueil du jargon universitaire.

Irène Sadowska Guillon

Poétique du drame moderne
De Henrik Ibsen à Bernard Marie Koltès
De Jean-Pierre Sarrazac
Editions du Seuil, collection Poétique
408 pages, prix 27 €

 

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