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Le jeu de l’amour et du hasard à Madrid par Irène Sadowska Guillon

Posté par angelique lagarde le 14 novembre 2014

Le jeu de l'amour et du hasard © David Ruano

Le jeu de l’amour et du hasard © David Ruano

Le jeu de l’amour et du hasard
(El juego del amor y del azar)
De Marivaux
Traduction de Mauro Armiñio
Mise en scène de Josep Maria Flotats
Scénographie d’Ezio Frigerio, costumes de Franca Squarciapino
Avec Enric Cambray, Alex Casanovas, Rubèn de Eguia, Guillem Gefaell, Vicky Luengo, Bernat Quintana et Mar Ulldemolins.
Au Centro Dramatico Nacional Teatro Maria Guerrero de Madrid
Du 5 au 23 novembre puis en tournée

La vérité par le mensonge

Josep Maria Flotats, acteur, metteur en scène, directeur de théâtre, homme de théâtre espagnol le plus français, a fait la majeure partie de sa carrière en exil en France. Formé à l’École Nationale Supérieure d’Art Dramatique à Strasbourg, depuis 1967 il a joué entre autres dans plusieurs spectacles de Georges Wilson (au Théâtre de Chaillot, au Festival d’Avignon), a travaillé avec Jean Mercure (au Théâtre de la Ville) Henri Ronce, Anne Delbée, Otomar Krajca, Jean-Louis Barrault et Jean-Pierre Miquel à la Comédie-Française. En 1983 il retourne en Espagne, à Barcelone, où il dirige le Théâtre National de Catalogues. Josep Maria Flotats a contribué à faire connaître en Espagne le grand répertoire français en jouant et en mettant en scène entre autres plusieurs pièces de Jean-Claude Brisville ou de Yasmina Reza. Il revient aujourd’hui à Marivaux qu’il a joué en France avec Le jeu de l’amour et du hasard : un spectacle remarquable d’intelligence et de simplicité, servi par des acteurs virtuoses.

Le jeu de l’amour et du hasard, la pièce la plus jouée de Marivaux, est une quintessence à la fois des thématiques et des ressorts scéniques de son théâtre. Il y met en scène une société de fin d’époque tenant mal dans les gonds des codes et des conventions qui la hiérarchisent et la déterminent. Une société étouffée par l’ordre patriarcal, l’artifice, le mensonge, le pouvoir de l’argent, dans laquelle la jeunesse tente de transgresser les apparences, les limites et les normes imposées. Comment ? En les déjouant, en recourant aux stratagèmes d’inversion des rôles, de mise à l’épreuve, de jeu de miroirs. Tels des oiseaux avant de rentrer dans leurs cages si dorées soient-elles, les jeunes gens dans le théâtre de Marivaux, s’agitent, se heurtent aux préjugés, s’affolent pris dans le vertige des sentiments, des émotions contradictoires provoqués par le choc de l’amour : peur de se tromper, d’être trompé, doute, désir de pureté de l’amour…

Marivaux, poète de l’amour, ne s’encombre pas de psychologie, il met ses personnages en situation, en action, en lutte. Ils s’affrontent, se mettent à l’épreuve les uns les autres, usant de ruses, d’artifices, de mensonges, inversant les rôles, changeant de masques… Car rien ne révèle mieux la vérité que le mensonge. Ils jouent avec l’amour et prennent le risque de le perdre en poussant leur jeu jusqu’à la perversion, au-delà des limites, en infligeant à l’autre une souffrance insoutenable. C’est un jeu dangereux, une danse acrobatique sur le fil qui risque de casser à tout instant.

Comme dans d’autres pièces de Marivaux l’intrigue du Jeu de l’amour et du hasard est simple. Avant le mariage arrangé par leurs pères les jeunes recourront au stratagème d’inversion des identités avec leur servante et leur valet, cherchant à éprouver leur promis et leur promise. Pour mieux connaître Dorante et ses sentiments Silvia, avec l’accord de son père, échange son identité avec sa servante Lisette. Elle ne sait pas que Dorante lui aussi, avec l’accord de son père, pour l’éprouver, a échangé son identité avec son valet. Le père et le frère de Silvia tout comme le père de Dorante seront à la fois les metteurs en scène, les spectateurs et les arbitres de ce jeu qui, en apparence innocent, s’emballe, échappe au contrôle, prend une tournure cruelle, extrême quand l’amour et l’amour-propre s’affrontent.

Le jeu de l'amour et du hasard © David Ruano

Le jeu de l’amour et du hasard © David Ruano

Josep Maria Flotats saisit avec une remarquable acuité les inflexions et les mouvements paroxystiques des passions amoureuses des couples, les faux maitres et les faux valets, en les transcrivant sur scène dans une sorte de « bal masqué », chorégraphie de rapprochements, d’éloignements, de pas de deux, de face-à-face, tantôt brutaux, sauvages, tantôt très sensuels, félins. Sans rien souligner, ni chercher à en renforcer les traits Flotats fait transparaître dans ce jeu avec l’amour le contexte social avec ses codes et ses grilles de hiérarchie des classes. Retrouvant la liberté, le plaisir de l’amour, les jeunes gens ont en même temps conscience d’être dans des jeux interdits. En dépit de l’échange des costumes, leurs comportements et leur langage trahissent leur rang social.

Une très belle traduction en espagnol donne au langage de Marivaux plus de chair, plus de vivacité tout en conservant le contraste entre le parler plus direct, trivial des valets et la langue plus raffinée, truffée de formules artificielles de la noblesse. Le décor unique d’Ezio Frigerio s’avoue comme un espace de jeu, de théâtre. C’est une plate-forme entourée de balustrades, une terrasse de château avec au fond une toile peinte représentant un parc et sur les côtés des arbres. De temps à autre un jardinier passe derrière avec une brouette. Les costumes de Franca Squarciapino, très simples, sont stylisés sur ceux d’époque sans pour autant les reproduire.Le spectacle est rythmé par la déclinaison des variantes de la mélodie datant de l’époque Plaisir d’amour, chantée a cappella, jouée au piano, au clavecin, par un orchestre, chantée à la fin par une chanteuse soprano.

Josep Maria Flotats a réuni pour ce spectacle une distribution d’exception : des acteurs avec lesquels il a déjà travaillé pour les rôles des pères et une brillante relève pour les rôles des jeunes. Ils apportent une fraîcheur, une spontanéité à leur jeu très naturel, vif. Ils étonnent par leur registre des tons, l’aisance avec laquelle ils passent d’un état d’esprit, d’un sentiment à un autre, leur gestuelle oscillant entre le farcesque, évoquant parfois la commedia dell’arte et le dramatique. Les scènes s’enchaînent dans un rythme vif avec une belle fluidité dans cette mise en scène d’une extrême cohérence et rigueur qui tisse un lien entre l’évocation de l’époque et la modernité.

Irène Sadowska Guillon

Centro Dramatico Nacional Théâtre Maria Guerrero
Tamayo y Baus, 4
28004 Madrid
cdn.mcu.es

 

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