William Mesguich d’Hamlet à Mozart

Posté par angelique lagarde le 28 novembre 2014

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William Mesguich dans Hamlet © Benoit Fortrye

La virtuose démence du jeu

William Mesguich comédien et metteur en scène est à l’affiche avec une double actualité : le rôle-titre d’Hamlet mis en scène par Daniel Mesguich à l’Epée de Bois et celui de Mozart dans Mozart l’enchanteur dans sa propre mise en scène au Petit Saint-Martin. Deux rôles pour une même virtuosité dans la démence, l’une vengeresse, l’autre créatrice. Il nous invite en coulisse pour nous faire partager son univers emprunt d’admiration pour les grandes figures du théâtre, d’attache profonde à sa famille, à la vie comme à la scène, d’appétit constant et de curiosité qui l’entraînent sur d’audacieux projets.

Kourandart : William vous interprétez actuellement le rôle-titre d’Hamlet à l’Epée de Bois et celui de Mozart au Petit Saint-Martin, quelle énergie ! Ce qui est intéressant c’est qu’on retrouver un peu la même schizophrénie chez les deux personnages… 

William Mesguich : Oui, ce sont des êtres fiévreux, survoltés. Mozart, pour lui, tout est jeu, tout est insouciance et même à la fin de sa vie, il était comme un enfant et finalement, Hamlet n’est-il pas un grand enfant ? Et un enfant tout simplement ? Il y a dans la mise en scène de mon père quelque chose d’enfantin, d’adolescent, il m’a entraîné dans cette direction de jeu. Il y a comme un fait exprès chez Hamlet, il joue la folie, il joue à être plein d’autres en lui-même. C’est le propre de tout personnage de théâtre d’être métissé, on pourrait dire la même chose de Ruy Blas ou d’Antigone, mais peut-être qu’en effet chez Hamlet comme chez Mozart c’est encore plus flagrant, il y a cet aspect enfantin, tourbillonnant, enflammé… Ce sont des êtes multiples, des êtres incroyables !

Hamlet fait parti des rôles rêvés pour un comédien, quels étaient vos modèles ?

J’ai été très marqué par l‘interprétation de mon père en 1986 qui s’était mis en scène au TGP de Saint-Denis. J’étais adolescent et j’ai un souvenir assez mémorable. J’ai revu des photos de lui avec sa grande chevelure, ce côté très romantique, il était très beau, il avait une vraie présence sur scène. Ensuite, en 1997, Christophe Maltot, un extraordinaire comédien qui a beaucoup joué avec Olivier Py, a interprété un Hamlet incroyable sous la direction de Daniel Mesguich à la Métaphore à Lille. J’étais plus âgé, un jeune adulte, et j’ai trouvé sa performance hors du commun. J’ai ces deux souvenirs qui m’ont marqué à jamais et quand mon père m’a proposé de jouer le rôle, je suis resté sans voix quelques secondes parce que je me demandais si j’allais être à la hauteur de leurs performances. La première fois, c’était il y a trois saisons, c’était la quatrième mise en scène d’Hamlet par Daniel Mesguich et nous l’avons joué 22 fois cette année-là, un petit peu en Île-de-France, beaucoup en région, l’année d’après de nouveau en tournée, il y a eu un an de battement, puis je l’ai un peu convaincu de le reprendre.

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Hamlet © Benoit Fortrye

Qu’avez-vous pensé à l’idée d’interpréter un tel personnage ?

C’était vertigineux, monumental, monstrueux…  Puis, je n’ai plus tout à fait 25 ans, je suis encore jeune mais c’est un rôle très éprouvant physiquement. Et puis je me sentais attendu au tournant… On n’est pas à l’Odéon non plus, ni à la Cour d’Honneur en Avignon, mais on sait à quel point les gens vont porter un regard attentif parce que c’est le rôle suprême pour un comédien. Et de surcroît je suis le fils du metteur en scène donc on m’attend encore un peu plus ; cela a souvent été le cas mais là c’est le paroxysme de cette attente.

Qui est votre Hamlet ? A-t-il perdu la raison ?

Pour la première fois, l’autre jour, je me suis dit, en jouant la folie dans la scène où le spectre lui apparaît, pas dans la scène des remparts mais quand Horacio et Bernardo arrivent et qu’il leur raconte l’histoire, qu’il était vraiment comme un dingue. Je me suis dit que je faisais exprès de faire le fou, que j’avais la conscience d’être comme un fou mais qui avait toute sa raison et qui allait pouvoir en jouer. C’est incroyable au bout de quasiment cinquante représentations… J’étais tellement embarqué dans une folie mélangée à la raison, à la conscience de cette folie que j’avais un peu occulté le fait que c’était un fait exprès, que j’inventais ce jeu-là pour mieux tromper le monde. On s’est posé la question avec mon père, mais on ne saura jamais s’il est vraiment fou ou s’il joue au fou. Je crois que c’est un vrai métissage des deux pôles et qu’il faut en jouer au point que ce soit indécidable, enfin il me semble. En tous cas, je ne l’ai pas décidé.

Daniel Mesguich dans sa mise en scène joue sur la folie, sur le dédoublement. Cela crée une ambigüité et ainsi Hamlet apparaît presque comme le plus terrien, le plus sensé de l’assemblée et par conséquent le plus calculateur…

Oui, paradoxalement, c’est vrai. Que ce soient ces deux Ophélie, Claudius, Laërte, tous sont comme hantés, possédés et finalement celui qui va retrouver une sorte de clairvoyance, parce qu’il a la conscience de cette vengeance qui le guide du début à la fin, peut-être que c’est Hamlet effectivement. Si l’on considère qu’Hamlet est la pièce majeure, le pilier, alors on peut se permettre de jouer sur ce dédoublement, sur cette multiplicité des personnages. Daniel en parle vraiment magnifiquement. Pour lui Hamlet est un « pli », on déplie et on aura de cesse de creuser de manière palimpsestique, d’aller plus loin. La pièce est abordée de manière un peu déconstruite ; Daniel était très ami avec Jacques Derrida et il s’est toujours intéressé à cette déconstruction, déstructuration, d’aller effeuiller pour toucher l’essence, la quintessence comme dit Hamlet. La quintessence du théâtre c’est peut-être Hamlet.

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Rebecca Stella et Sarah Gabrielle dans Hamlet © Benoit Fortrye

Hamlet et par extension le théâtre est pour vous une histoire de famille…

Oui, il est vrai qu’il y a une filiation à la fois dans la réalité avec Daniel et mes sœurs, Sarah Gabrielle et Rebecca Stella qui sont dans le spectacle, les deux Ophélie. On le sait moins pour Rebecca mais elle a joué aussi avec moi entre autres dans Ruy Blas, La vie est un songe, La belle et la bête, Les fables de La Fontaine… Elle a mis en scène l’an passé Le bon petit diable et Les malheurs de Sophie au Lucernaire où elle mettra en scène au Le Chat botté en mars 2015. C’est une formidable metteuse en scène et Sarah également bien entendu, depuis longtemps avec bientôt Zazie dans le métro au Lucernaire également.

Ce qui est étonnant c’est votre affection à tous les trois pour le spectacle jeune public !

Oui, c’est vrai. Sarah a fait beaucoup de jeune public avec la trilogie d’Eby puis Pinocchio d’après l’étrange rêve de Monsieur Collodi. Rebecca en fait, j’en fais. Et c’est étrange parce que mon père n’est pas du tout attiré par ça, il ne comprend pas bien parce que lui ça l’intéresse beaucoup moins, il est admiratif mais jusqu’à un certain point… Il préfère sans doute quand je m’attaque aux Mystères de Paris ou à La vie est un songe.

Dans le choix des thèmes ou des auteurs, votre façon d’aborder le jeune public diverge un peu de celle de vos sœurs, que ce soit La Fontaine ou ici Mozart, vous semblez vouloir faire découvrir aux enfants de grands personnages qui ont marqué notre histoire culturelle…

Oui, c’est vrai, même si Mozart c’est l’idée d’Estelle Andrea qui joue Papagena. Elle a eu l’excellente idée de raconter cette histoire par l’intermédiaire de Papageno et Papagena ; c’est la porte d’entrée dans le monde de Mozart. C’est magique, féérique. Ce sont eux qui auraient rêvé ou inventé Mozart. Nous ne voulions surtout pas proposer quelque chose de didactique, mais entrer immédiatement dans ce jaillissement soudain de deux bonnes fées qui se sont penchées sur le berceau de Mozart et qui ont inventé son monde autant que lui l’invente. Je ne m’étais jamais aventuré sur le terrain lyrique et je suis très heureux parce que c’est si beau Mozart ! A chaque représentation, je suis envouté par la musique. Je voulais absolument que Papageno et Papagena soit interprétés par de vrais chanteurs, être guidé par l’exigence de cette musique mais en la rendant accessible. Sans être dans la démagogie, il fallait aussi que les enfants puissent entendre cette beauté. Pour présenter le personnage de Papageno et pour sa rencontre avec Papagena nous avons donc eu l’envie de picorer dans le film d’animation que Lotte Reiniger a réalisé dans les années 30. Elle avait fait un film de 12 minutes sur Papageno ce qui est tout de même extraordinaire pour l’époque. Nous allons jouer la pièce jusque fin décembre, notamment tous les jours pendant les vacances scolaires et ensuite nous reviendrons à Paris Plaine en mars prochain pendant un mois.

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Mozart l’enchanteur © Alain Richard

Et ensuite , de nouveaux projets ?

Oui, je suis en train de répéter les Mémoires d’un fou que je vais jouer le 15 janvier, j’anticipe parce qu’à partir du 10 décembre je vais travailler sur un projet franco-syrien, une création prévue pour le 3 février au Théâtre de Belleville. Ce projet a été initié par un metteur en scène et auteur syrien qui s’appelle Ramzy Choukair assez connu en Syrie, qui a dirigé des lieux importants, mais qui s’est résigné à quitter le pays suite à la guerre civile qui cause des temps difficiles pour la culture évidemment aussi. Il a créé ce spectacle en marionnette il y a quelques années et là il avait envie de le faire avec des personnages en chair et en os. Il y a une chanteuse syrienne d’opéra célèbre qui va nous accompagner, qui va rythmer cette rencontre entre Al-Zîr Sâlim, héros du Moyen-Age arabe et le Prince Hamlet qui est un peu plus tard dans le temps.  Et tous les deux vont se raconter leurs épreuves et leurs souffrances. C’est l’occasion d’une véritable réflexion sur la relation entre l’orient et l’occident. Le metteur en scène est libanais, c’est Fida Mohissen qui dirige la compagnie Gilgamesh, directeur artistique du Girasol en Avignon. Et peut-être ira-t-on le jouer là-bas la saison suivante, où j’aimerais créer un spectacle de Charlotte Escamez avec qui je travaille beaucoup, qui a écrit le texte de Mozart l’enchanteur, qui avait fait l’adaptation des Mystères de Paris, de La Vie est un songe, de Noces de sang… Et donc elle a écrit un magnifique texte pour six personnages qui s’appelle Langue morte qui met en jeu une tribu dans le Caucase qui a été chassée par des envahisseurs et qui décide de résister, de rester dans ce village pour perpétuer la culture et la langue et le patriarche constitue un dictionnaire pour ne pas oublier les mots de leur langue, pour se souvenir, c’est un texte magnifique. Mais pour revenir à Al-Zîr Sâlim et le Prince Hamlet, je suis très heureux parce que cela fait longtemps que je n’ai pas travaillé au théâtre avec d’autres personnes que mon père et moi-même. J’ai fait énormément de choses en dehors, j’ai fait le récitant, de la radio, de la télévision, mais du théâtre avec un autre metteur en scène, pas depuis onze ans et j’en suis très heureux.

Vous avez longtemps collaboré avec Philippe Fenwick…

En effet, mais c’était notre compagnie à tous les deux. Nous avons créé le Théâtre de l’Etreinte en 1997, et nous avons travaillé ensemble jusqu’en 2009. Depuis lors, je dirige seul la compagnie et Philippe fait son chemin avec beaucoup de belles choses, le dernier projet notamment est très beau On a perdu la lune, spectacle jeune public qu’il joue jusqu’à janvier au Poche Montparnasse. Le dernier metteur en scène qui m’ait dirige c’était donc il y a onze ans, Jean-Louis Benoit au Théâtre de la Criée à Marseille, et depuis j’ai été happé le travail de ma compagnie et celui de Daniel.

Ce soir vous retrouvez Hamlet et vos deux Ophélie de sœurs, sous le regard de votre père, Daniel Mesguich, est-ce rassurant ou contraignant de travailler en famille ?

Mon père n’est pas éternel, il va bien mais je me dis qu’il faut goûter ces moments de bonheur. Le « qu’en dira-t-on », je crois qu’on l’a dépassé. Je suis très heureux d’être à ses côtés, même si de temps en temps c’est dur parce qu’il est il est très exigeant et nous n’avons  aucun passe-droit ! Il m’a dit par exemple hier soir que c’était magnifique, qu’il était très heureux de la représentation, il n’est donc pas avare de compliment, même s’il est assez pudique, à distance. C’est quelqu’un d’incroyablement bon, qui a une générosité extraordinaire, mais même avec ses enfants, il faut parfois gratter, le percer à jour, ce n’est pas très simple. Et en même temps il y a une complicité qui nous lie que personne ne peut imaginer. Il faut que je profite de ça, c’est un grand homme. On ne peut pas plaire à tout le monde et il a parfois aussi été un peu insolent, arrogant, prétentieux, il le conçoit, il le concède et c’est même une marque de fabrique peut-être, mais en même temps, quelle générosité, quelle bienveillance à l’égard des comédiens il a, et il tend vers une excellence de tous les instants. Il nous donne une heure et demi de notes chaque jour. Il est là chaque soir ! Parfois oui c’est épuisant, mais quel bonheur, quel amour de l’art, quelle volonté d’atteindre le plus haut niveau tout le temps ! Je suis dans une période assez heureuse de ma vie où j’aime ce que je fais, j’aime jouer. On est très heureux d’être en famille et très fiers les uns des autres, admiratifs, on se soutient énormément, parfois il y a un peu de compétition ce qui est normal, mais on est une famille aimante. Ma troisième sœur écrit de la philosophie et elle est aussi très talentueuse, on est tous très soudés, on se voit souvent et nous avons aussi évidemment ce point commun d’être admiratif de notre père et nous le soutiendrons jusqu’au bout.

Propos recueillis par Angélique Lagarde

 

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