• Accueil
  • > Spectacles
  • > Claire Bardainne, cie Adrien M & Claire B, rencontre en coulisses

Claire Bardainne, cie Adrien M & Claire B, rencontre en coulisses

Posté par angelique lagarde le 7 janvier 2017

ADRIEN MONDOT CLAIRE BARDAINE COMPAGNIE AM-CB LYON

Claire Bardainne © Romain Etienne

Tracer l’imaginaire

Nous avions découvert la compagnie Adrien M & Claire B dans le cadre du festival Teatro a Corte à Turin avec le fabuleux spectacle Hakanaï. Aussi, nous avons été ravis de les retrouver à l’occasion des Rencontres Nationales – Poétiques de l’Illusion organisées par Themaa (Association Nationale des Théâtres de Marionnettes et Arts Associés)  en novembre dernier. En ce début d’année, nous retrouvons Claire Bardainne pour la sortie de l’ouvrage La neige n’a pas de sens; nous évoquons ainsi les pistes de réflexion qu’ont pu lui apporter ces rencontres et le processus de création des spectacles de la compagnie.

Kourandart : Claire Bardainne, vous étiez graphiste à l’origine, Adrien Mondot était jongleur et informaticien, vous vous êtes rencontrés sur un projet et très vite, vous avez donné naissance à la compagnie Adrien M & Claire B. Votre nécessité de collaborer a-t-elle été une évidence ?

Claire Bardainne : Oui, en effet. J’étais graphiste, mais aussi scénographe, j’ai une double formation qui m’a appris à travailler à la fois l’espace et l’image, et c’est toujours cela qui m’a intéressée, l’idée de concevoir des espaces uniquement à base d’images. Et il est vrai que, quand j’ai rencontré Arien, dans le cadre d’un laboratoire de recherche qu’il avait organisé au Centre des Arts à Enghien-les-Bains pour rencontrer d’autres artistes, nos projets esthétiques, artistiques ont immédiatement convergé. Nous nous sommes retrouvés d’un point de vue esthétique, sur la question du minimalisme par exemple, mais aussi sur celles du signe graphique et de la typographie, et d’un point de vue plus général, sur la question de la poétique de l’image et de la présence de l’imaginaire. Je pense que la question de l’espace m’était propre et l’a intéressé, et de mon côté, j’ai fait avec lui la rencontre du mouvement, qu’il porte de manière très puissante, et cela a été aussi une sorte de grande révélation.

Les deux éléments, espace et mouvement se sont donc rejoints pour former un tout… Vous aviez un besoin de créer un nouveau genre de spectacles, comment pourrait-on le définir ? Pourrait-on parler d’art vivant abstrait ?

Abstrait, pas tant que ça… minimal c’est sûre, parce que nous ne sommes pas dans un hyper-réalisme graphique, mais il n’est pas tant abstrait parce qu’en fait nous faisons vraiment référence à des images, à des sensations, des émotions… en particulier, à ce que l’on peut éprouver dans la nature. Quand on est dans la nature, on ne se dit pas : « Je suis devant une toile abstraite ». On est traversé par quelque chose. Et il est vrai que ce n’est pas une écriture dramaturgique avec une histoire ou avec un texte. Nous faisons un théâtre de sensations, de paysages.

En effet, vous nous placez, spectateurs, face à un ressenti, plutôt qu’à un récit… Nous avons découvert votre travail avec Hakanaï, ce spectacle est-il représentatif de la démarche de la compagnie ?

Oui, tout à fait. Pour Hakanaï en particulier, nous nous sommes beaucoup inspirés des multiples dimensions du rêve et des sensations que l’on peut avoir quand on est endormi et que l’on rêve. C’est pour cela que les enchaînements appartiennent à une logique très particulière. On est à cheval entre un parcours de paysages et un rêve éveillé.

Dans Hakanaï une danseuse est au centre du dispositif. Vous travaillez régulièrement avec des danseurs, mais d’autres disciplines pourraient-elles être convoquées ?

Il est vrai que c’est tout de même le mouvement qui nous intéresse le plus dans le langage du corps, et par conséquent nous nous intéressons au mouvement dans la danse et aux mouvements des visiteurs dans le cadre des installations que nous déployons. Nous faisons aussi un travail plastique d’installations qui sont autonomes et qui sont présentées dans le cadre d’expositions. La danseuse est au centre du dispositif, mais ce que nous aimons beaucoup préciser, c’est qu’il y a un interprète numérique qui danse avec elle. Il n’est pas visible, mais en fait, c’est un duo.

« L’interprète numérique », c’est l’un de vous deux qui tient ce rôle en coulisses ?

En effet, ce sont nous les premiers interprètes de nos créations et ensuite nous les transmettons, c’est-à-dire que nous apprenons les partitions à des personnes de nos équipes, pour que les projets puissent tourner sans nous afin que nous puissions nous consacrer et nous concentrer sur la recherche des prochains projets. C’est beaucoup plus qu’un technicien qui va faire vivre notre projet, nous défendons vraiment le terme d’interprète qui joue ces partitions d’images.

Hakanaï, cie Adrien M / Claire B © Domenico Conte

Hakanaï, cie Adrien M / Claire B © Domenico Conte

Comment se crée le spectacle entre cet interprète des images, des formes, et cet interprète physique qu’est par exemple, la danseuse dans Hakanaï ? Les moments de recherche se font-ils successivement, par étape ou convoquent-ils les deux en même temps ?

Tout se construit ensemble. Et il ne faut surtout pas oublier la musique qui est également, le plus souvent possible, à la fois composée et interprétée en direct. Et en fait, nous travaillons beaucoup à partir d’improvisations, c’est-à-dire que nous avons des bases de réflexion, d’inspiration et un peu des thèmes, autour desquels nous nous retrouvons. Et les outils informatiques que nous déployons au sein de la compagnie permettent que nous improvisions avec. Nous donnons des directions de travail, mais il faut que les outils soient très souples, pour que nous puissions réagir, comme un interprète, comme un acteur, comme un danseur.

Et pour la musique, vous travaillez avec des compositeurs ?

Oui, typiquement, pour Hakanaï, par exemple, c’est une musique qui a été composée, comme je viens de le décrire, en même temps que les différentes scènes. C’est Christophe Sartori qui a aussi beaucoup travaillé pour la compagnie sur les précédents spectacles, Convergence 1.0 notamment et Cinématique.  Et pour Le mouvement de l’air, c’est Jérémy Chartier qui a composé la musique. C’est aussi une dimension qui nous intéresse, comme outil d’interaction avec l’image. Nous avons vraiment besoin de créer des dialogues, des synesthésies entre les trois média, l’image, le corps et la musique. Et pour cela, il ne faut pas que l’un des trois soit rigide. Ils ont chacun des moments où ils sont un peu contraignants que les autres, et c’est eux qui donnent le « la », il se peut que ce soit le danseur qui ait besoin qu’on le suive à un moment, à un autre c’est l’image qui sera contrainte par des éléments et musique et interprète devront s’adapter, etc… Nous sommes dans un processus qui est relativement horizontal. Relativement, parce que nous restons, Adrien et moi, directeurs artistiques et garants d’une cohérence du projet global. Néanmoins, dans la fabrication, nous essayons d’être attentifs à ce que le spectacle soit issu de la matière qui nait sur le plateau.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur vos créations à venir ?

En ce moment, nous travaillons à la création d’un corpus d’installations qui va s’appeler Mirages et miracles. Nous en présentons uen partie en avant-première à Lyon au festival Mirage et à Rouen au festival Spring, et la création aura lieu à Rome au musée d’art contemporain Testaccio en octobre. C’est un ensemble d’œuvres qui traite de la question du mort et du vivant en utilisant des dispositifs de réalité augmenté et de réalité virtuelle qui mettent en jeu le spectateur. Nous sommes toujours sur la question d’une œuvre à vivre et non pas uniquement à regarder.

Revenons sur les thématiques que nous avons pu traverser lors des Rencontres Nationales-Poétiques de l’Illusion organisées par Themaa. Tout d’abord, source d’illusion, en marionnette comme en magie, comment la notion de surgissement traverse-t-elle votre pratique ? Source d’illusion, en marionnette comme en magie,comment la notion de surgissement traverse-t-elle votre pratique ?

Pour nous, la notion de surgissement est très liée à l’espace, sa transformation, son bouleversement. L’espace nous permet d’accéder à un impossible. En général, il est lié à une manipulation par le corps du danseur. Dans Hakanaï par exemple, l’espace est rigide, quadrillé et, tout à coup, par un mouvement de la main, il devient un tissu extrêmement fluide qui va se mettre à tournoyer autour de la danseuse. Ce bouleversement du rigide vers le fluide à cette vitesse-là, il n’y a, à mon sens, que la vidéo qui peut le faire aujourd’hui. Dans cette recherche d’espace vivant conçu avec des vidéo-projections – et j’insiste sur ce terme d’espace vivant – nous pouvons faire surgir, quasiment à la vitesse de la lumière, des environnements totalement différents. Quand on vient d’une formation classique de scénographie et que l’on sait ce que signifie un changement de décor, on éprouve un certain plaisir, voire même une vraie jouissance, à changer l’espace aussi vite, à la vitesse de la pensée. C’est comme cela qu’Hakanaï représente à la fois un espace extérieur et un espace intérieur : nous sommes à l’intérieur de la boîte crânienne de la danseuse, en train de vivre le mouvement de son corps à la vitesse de sa pensée, et l’espace rejoint cette vitesse-là. Ces changements d’états sont très inspirés des changements d’états physiques et matériels de la glace qui fond, de l’eau qui s’évapore… La capacité de jouer avec ces comportements physiques à une telle vitesse provoque le surgissement.

Si vous usez du simulacre, comment se fabrique-t-il, par votre manipulation ou par le regard du spectateur ?

J’ai l’impression que contrairement à la magie nouvelle, voire à la magie traditionnelle, nous ne travaillons pas avec le réel mais à partir d’une sorte de postulat de transposition poétique. Personne n’est dupe, tout le monde sait que c’est une image, un peu comme en marionnette avec son principe d’illusion consentie : nous partons d’une convention. À partir de cette convention, nous allons faire passer le spectateur par différents états, différentes émotions, différentes sensations ; nous le manipulons en utilisant son imaginaire et son vécu, conscient et inconscient, personnel et collectif ; et en particulier tout ce qui lié aux mouvements qui se trouvent dans la nature. Nous nous appuyons sur cette richesse que le spectateur possède pour lui faire éprouver des choses. Nous créons un marchepied. Pour nous l’imaginaire, c’est ce qui permet de créer le lien entre des images abstraites – juste des points – et les spectateurs. À partir du moment où ces points vont bouger comme des flocons, des cailloux ou des animaux, nous savons que c’est une porte pour rentrer dans l’image. S’il n’y a pas de référent, d’évocation forte dans le mouvement, on reste à la porte de l’image.

Quel est l’objet de votre manipulation, le réel ou le fictif ?

Nous jouons des deux. Nous nous appuyons sur le réel, nous l’augmentons, nous manipulons le réel en ne le laissant pas intact, d’une certaine façon. Nous lui ajoutons une couche visible d’imaginaire, à tel point qu’il devient très différent de ce qu’il était au départ. Ce n’est rien d’autre que cela augmenter le réel. L’augmentation du réel par l’imaginaire a toujours existé dans l’histoire de l’humanité, dans la littérature par exemple. Mais aujourd’hui, avec les outils numériques, cela ouvre de plus en plus de marge de manœuvre pour donner à voir l’imaginaire. Quant au fictif, il y a tout de même des choses qui ne sont que dans nos têtes où nous tâchons d’emmener le spectateur. Nous créons des transpositions poétiques qui surgissent du collage entre différentes choses dont nous sommes le lien et que nous partageons. Mais ce lien n’est qu’une fiction, une association de choses. Le fait, par exemple, d’associer le mouvement d’une feuille avec une lettre, et de faire tomber la lettre comme une feuille, c’est une fiction. Si nous sommes très fidèles à l’imaginaire du mouvement de la feuille qui tombe et à l’histoire de la typographie, nous inventons une nouvelle dimension. Guy Debord disait que « dans le monde véritablement renversé, le vrai est un moment du faux ». Il traduit cette volonté que nous avons tous de bien définir ce qui est virtuel et ce qui est réel avec la peur de ne plus savoir faire la distinction. Je crois que de toute façon c’est déjà cuit ! Le réel intègre le faux, le virtuel, l’imaginaire… C’est ça le réel en fait, il ne faut pas en avoir peur, il faut au contraire développer les écritures et les capacités de lecture pour faire des projets qui nous ressemblent.

Propos recueillis par Angélique Lagarde

Retrouvez ces trois dernières questions posées également à d’autres artistes, marionnettistes et magiciens ayant participé aux Rencontres Nationales – Poétiques de l’Illusion dans le dossier consacrée de la revue Manip n°49 de Themaa.

L’ouvrage La neige n’a pas de sens est paru aux éditions Subjectile, il est également disponible en version pour tablette en français et en anglais. Il est constitué du récit détaillé du travail de la compagnie Adrien M & Claire B avec beaucoup de documents inédits offrant les clefs de leur processus de création, complétés par une série d’oeuvres en réalité augmentée. 

Retrouvez les dates de tournées des spectacles la compagnie sur leur site : www.am-cb.net

Laisser un commentaire

 

ndiheferdinand |
sassouna.unblog.fr/ |
pferd |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Konoron'kwah
| Montségur 09
| INTERVIEWS DE STARS